Composteurs et imposteurs

 

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Sur le petit square de la rue Rosalind Franklin, dans la diagonale du composteur collectif qui y a été installé, un petit mobile très coloré était accroché, dimanche, au coin d’une haie.

 

Une création des très petits artistes artiguais, avec leurs nounous, et sous la houlette de Véronique Laban.

Et aussi un hommage au sculpteur anglais Tony Cragg, une des têtes de file de la Nouvelle Sculpture anglaise qui crée à partir de nos déchets.

(Ma tête de file préférée, du reste. Mais comment fait donc Véronique Laban pour pénétrer cette forteresse imprenable: mon cerveau, et tomber pile à chaque fois sur mes artistes préférés??)

 

Voici d’ailleurs sa palette:

 

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Les petits loups ont donc mangé beaucoup de Petits Filous, et recyclé le fond de leur coffre à jouets, pour nous offrir cette production (qui représente également, à leur niveau, un vrai travail mathématique de classement!):

 

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On dirait un « dream-catcher », ces « attrapeurs de rêves » amérindiens faits de brindilles et de plumes que l’on accrochait à l’entrée du tipi pour empêcher les cauchemars d’y entrer.

 

Le dream-catcher artiguais semble attraper dans ses filets de plastique tous les cauchemars de notre société consumériste, tous nos rêves d’enfants gavés…

 

Et c’est amusant de l’avoir placé là, à deux pas du composteur où finissent de pourrir, sereinement et en toute bonne conscience, d’autres déchets, les périssables…

 

Amusant, car l’histoire de l’art n’est pas autre chose qu’une immense entreprise de recyclage des oeuvres du passé, que chaque courant, chaque peintre revisite, absorbe, décompose pour faire croître au mieux sa propre vision, sous la lumière de son époque. (« L’art est un jeu entre tous les hommes de toutes les époques », me faisait justement remarquer Marcel Duchamp, de passage la semaine dernière sur notre commune.)

 

L’artiste est un composteur, qui enrichit son propre terreau de tout l’ »organique » des maîtres qui l’ont précédé.

 

Mais, dans l’histoire de l’art, rien n’est écrit sur l’emballage… et seul le temps saura déterminer qui, à l’instar du vieux mégot ou du chewing-gum à la chloro, traversera les siècles sans se départir de son intégrité, ou pourrira dans les mémoires sans aucun espoir de salut.

 

Et ils sont nombreux les imposteurs dans l’art, comme l’autre là, qui voudrait faire concourir son obscène crâne pavé de diamants, dans la même catégorie que les vanités du XVII° siècle….

 

Moins vaniteux, plus Vanité, moi je mise sur Tony Cragg et ses joyeux yaourts…

 

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Un peu de Klein

 

….dans l’eau froide.

 

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Encore du bleu, c’est vrai, mais avouez qu’on en a bien besoin en hiver. Le bleu, on y aspire et on l’espère, on le traquerait même.

 

C’est sans doute pur cela que mon oeil a été irrésistiblement attiré par d’anodins points bleus, au bord du rond-point de Feydeau.

 

Anodins, mais tellement ultra-marins…

 

L’occasion idéale pour donner à mon fils (futur chef de file de la nouvelle figuration au XXI siècle, je vous le rappelle) une petite leçon d’Yves Klein. Peu convaincu le fiston, faut bien l’admettre. Faut dire aussi qu’il reste obstinément bloqué au cubisme, sa seule concession à la modernité, et encore ce n’est que grâce à Picasso (un genre de figure paternelle à abattre, ou à surpasser, d’après le psy très inquiet.)

 

 

 Peu convaincue moi-même, il faut bien l’admettre aussi.

 

Mais bon, en mère de famille irréprochable et soucieuse d’offrir à sa progéniture les meilleures armes pour affronter la vie

                (= ne pas prendre les vessies pour des lanternes, ni Jeff Koons pour Brancusi

                   ne pas confondre la soie avec le polyester, ni le couteau à frites avec la fourchette à hamburgers

                   toujours garder son sens critique et son crayon HB bien affûté

                    et tu seras un homme mon artiste)

 

                         … qu’est-ce que je disais déjà?? Ah oui! Je me devais donc d’aborder avec lui cet épisode de l’histoire de l’art.

 

Bien que fils d’artistes, Yves Klein a pris son temps pour revenir au bercail pictural. Un petit tour dans la marine marchande, un petit tour dans les arts martiaux (il fut une des premières ceintures noires françaises, quand même)… Il ouvrit un dojo, qu’il dut fermer très vite. Et c’est peut-être en repeignant ces murs qu’il prit goût au ripolinage monochrome.

 

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Car le monochrome, c’est la marque de fabrique de Klein. Surtout quand il tomba fou du bleu outremer (« La couleur la plus abstraite » selon lui, « la seule couleur sans dimension ». Coincés sous notre ciel souvent si gris, on ne peut qu’approuver!)

 

Monochrome monomaniaque, Klein alla jusqu’à déposer à l’INPI, en 1960, la composition de son fameux bleu, hyper saturé en pigments, et désormais connu sous le nom de IKB (International Klein Blue).

 

Mmouais… C’est là que je coince… Vous imaginez Véronèse déposant son vert si célèbre? Et ne peignant plus que des madones intégralement vert Véronèse, et des angelots joufflus vert Véronèse, des Noces de Cana vert Véronèse…*

 

Car c’est ce qu’a fait notre Klein, qui avait tout compris à la modernité (50% d’inspiration, 10% de travail, 40% de communication bien conceptuelle). Tout y est donc passé: des carrés IKB sur fond IKB, des éponges desséchées IKB, des ballons IKB…et même des nus IKB.

 

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Nus qui substituaient au pinceau le corps du modèle (pas un thon si possible, vous pensez bien…), se tortillant sur la toile sous l’oeil pénétré du Maître IKB (un truc de vieux cochon, si vous voulez mon avis.)

 

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 Ca a bien fait rire mon fils (futur chef de file etc, etc…), et on a tenté l’expérience avec une vieille poupée de ses soeurs.

 

Rendu pas terrible, car le plastique rigide ne remplacera jamais une vraie chair bien moelleuse, mais aucune de ses soeurs n’a accepté de se prêter à cette expérience, pourtant hautement pédagogique, au milieu du rond-point Feydeau. Nonméjvoujur… 

 

(Simple manifestation d’opposition adolescente, m’a assuré le psy, rien de bien méchant, mais j’espère qu’elles reviendront bien vite à des sentiments plus fucking filiaux.

Pour l’amour de l’art et du cochon.)

 

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*Une petite citation, de Picasso d’ailleurs, à l’usage des petits Klein en devenir: « En peinture, on peut tout essayer. On a le droit. A condition de ne jamais recommencer… »

 

Haïti martyre

haiti17jmd21rsolutiondelcran.jpg -Joseph Ghin

 

Mon coeur a tremblé, comme la terre haïtienne, à l’annonce de la catastrophe.

 

A Haïti, il n’y a plus rien. Et avant cela, il n’y avait déjà pas grand-chose…

 

Mais, malgré la misère et malgré l’oppression, toujours, en Haïti, il y eut des artistes. Des peintres éblouissants, des poètes chamarrés…

 

Malraux ne s’y était pas trompé, lui qui savait comme Breton, qu »il n’y a pas de hiérarchie dans l’art », et qui s’est rendu deux fois dans l’île vaudoue. Qui part à vau-l’eau.

 

Son second voyage en décembre 1975 fut aussi son dernier, et il accorda aux peintres-paysans de la communauté du Saint-Soleil l’ultime salle de son « Musée imaginaire ».

 

Son essai: « L’intemporel », paru après sa mort, interrogeait le monde de l’art (à ne pas confondre avec l’histoire de l’art) et ses « marges ». Et il développe l’idée (je résume à la hache) de l’art émancipé du temps (à défaut de l’être des intempéries…)

 

Et qu’aurait donc pensé Malraux du fulgurant Basquiat, haïtien par son père, et par tous ses pinceaux??

 

« Haïti, peuple de peintres. (…) Mais pourquoi la couleur surgit-elle en Haïti, plutôt qu’en tout autre île des Caraïbes? » s’interrogeait-il.

 

On pourrait, hélas, dans cette citation, remplacer trop aisément « couleur » par « douleur »…

 

malraux03rsolutiondelcran.jpg Pierre-Louis Prospère

Mi-figue Mi-français

 

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L’épicerie Biocoop d’Artigues vend à l’unité (0,96 euros) des petits sablés à la figue, pas tout à fait aussi bons quand même, mais presque exactement semblables à ceux que ma grand-mère guéparde confectionnait et nous faisait parvenir, au moment de Noël.

 

Les siciliens les appellent des « cucidati »(« petits bracelets » en dialecte) car il arrive qu’on leur donne la forme d’un demi-cercle Les italo-américains les appellent des « sicilian X-cookies », car il arrive aussi qu’on leur donne la forme d’une croix. Ou bien d’un petit rectangle.

 

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Il faut dire qu’il y a autant de variantes de cucidati que de nuances de bleus dans les mers de Sicile.

 


On les remplit avec tout ce que l’on a sous la main, la figue restant obligatoirement l’ingrédient principal. Mais on peut lui ajouter des raisins secs (héritage romain), de la cannelle (héritage maure), des écorces d’orange confites (héritage grec), du café (héritage italien: le café c’est bon avec tout), etc…

 

On peut aussi les glacer au sucre et les décorer de vermicelles colorés, version cucidati bling-bling, de chocolat (héritage chrétien: les carmélites s’ennuyant ferme dans leurs couvents adaptaient les vieilles recettes des anciens harems locaux.)

 

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Les plus pauvres se contentaient de fourrer une miche de pain avec les figues séchées à blanc au soleil, sur une pierre du porche.

 

La recette de ma grand-mère (que Dolce Gabbana Dieu ait son âme), était tout à la fois simple, suave, subtile, sublime.

 

Les cucidati sont emblématiques de la cuisine, de l’histoire et de la culture sicilienne. Et même, de son identité nationale (vous me voyez venir là?)

 

Finalement tous différents, dans leur forme et leur composition, voire dans leur dénomination même, mais tous semblablement et solennellement estampillés cucidati, et intrinsèquement siciliens, dès qu’ils intègrent la figue à une pâte moëlleuse et sablée à la fois.

 

Tout comme ce peuple, hétéroclite et unique, qui a su assimiler les influences arabes,françaises, grecques, espagnoles, romaines, normandes etc… tout en restant fondamentalement sicilien. Et s’assimiler également aux différentes cultures qui l’ont accueilli, tout en conservant sa singularité (les siciliens se sont toujours fort bien exportés au cours des siècles).

 

Bon, mais si être sicilien, c’est être flegmatique et baroque à la fois, être français, c’est quoi alors?

 

 Là je préfère laisser la parole à un VRAI français: Eric Cantona, quintessence du joueur de foot frenchy pour les anglais, qui n’a pas sa langue dans la poche, et est loin d’être aussi bête que les pieds de Thierry Henry:

 

« Etre français est-ce que c’est chanter la Marseillaise, parler français, et lire la lettre de Guy Môcquet?

Non, ça c’est être con.

Etre français c’est être révolutionnaire. »

 

Et j’ajouterai: c’est accueillir l’étranger, l’opprimé, et le rajouter au fond de sa marmite pour aromatiser le fond de sauce.

 

 Mais qu’apprends-je? Canto, il est moitié espagnol, moitié sarde? (Ca ne m’étonne qu’à moitié. Ils sont spéciaux les sardes. Les seuls parmi les italiens à aimer être soldats pour d’autres raisons que de porter un bel uniforme, bien coupé. Mais je charrie là: les siciliens ont toujours adoré mettre les sardes en boîte…)

 

 Bon, De Gaulle alors. Lui, on ne peut rien lui reprocher, niveau francitude.

 

« Il y a deux sortes de français. ceux qui disent qu’il y a deux sortes de français, et les autres. »

 

C’était notre rubrique: « J’vois pas pourquoi y a que Marcel qu’aurait le droit de  parler du tout et du rien en grignotant les gâteaux de mémé ».

 


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